La Fabrique de la flèche, quand le chantier devient le prolongement de la basilique comme lieu de connaissance globale de l’histoire de France

Simulation de la restitution de la flèche prise lors du cinéma immersif. © France Chapron.
Simulation de la restitution de la flèche prise lors du cinéma immersif. © France Chapron.

La Fabrique de la flèche transforme le chantier de reconstruction en un prolongement de la basilique : elle révèle les savoir-faire, les gestes, les matériaux et les techniques qui constituent le monument et devient un lieu de connaissance, de transmission, de médiation, voire même d’incitation à de futures vocations.

« Or, il n’existe pas, dans le domaine de l’art, d’acquis définitif ; les sciences historiques ne cessent de compléter leurs investigations, l’esprit humain, sans relâche, aiguise ses facultés d’entendement, et notre sensibilité, s’avive constamment en se nuançant. Tout peut être remis en question. » Marcel Pobé

Que produit un chantier de restauration/reconstruction lorsqu’on décide de montrer non seulement son résultat, mais aussi sa fabrication ?

Avant de parler de la flèche, la basilique de Saint-Denis est déjà un lieu exceptionnel de connaissance.

La basilique Saint-Denis comme « monument total »

Un lieu de mémoire politique et religieuse

Face nord de la nef. © France Chapron.

La basilique Saint-Denis n’est pas seulement un lieu de culte. Elle est un lieu chargé d’histoire, en l’occurrence celle des rois de France, dont le royaume va s’étendre et s’épanouir notamment au travers de son lien étroit avec l’essor religieux dès le XIIe siècle. Suger, conseiller des rois Louis VI et Louis VII fut élu abbé à Saint-Denis en 1122. Après Cluny, son abbaye comptait parmi les plus riches et les plus puissantes. Suger décida de rénover l’église carolingienne et de reconstruire son abbatiale dès 1137.

Après que Louis IX a fait amener les corps de ses prédécesseurs, il fit bâtir à chacun un tombeau à leur effigie. Les dynasties qui se sont ainsi succédées sont illustrées par les nombreux monuments funéraires qui font de cette basilique un lieu unique de l’histoire des rois de France. Cette nécropole royale très ancienne était d’une importance primordiale pour la vie spirituelle, intellectuelle et artistique du domaine royal mais également un lieu de pèlerinage en raison de la présence des reliques de Saint-Denis. Aujourd’hui cette partie muséale est gérée par le CMN, indépendamment de la basilique.

Un lieu d’histoire de l’art et des techniques

Une dizaine d’années avant l’exécution du portail royal de Chartres, Suger va entreprendre un chantier colossal qu’on analyse aujourd’hui comme le premier d’importance, illustrant la fin du roman et le début du gothique. Saint-Denis a donc une place bien particulière dans l’histoire de l’architecture gothique.

Les sculptures de la basilique et les monuments funéraires -gisants et transis- des personnalités royales, ont bénéficié de moyens considérables, d’artistes exceptionnels, leur offrant une place toute particulière dans l’histoire de l’art français. Tous les savoir-faire s’expriment également et nous apportent des connaissances infinies sur l’histoire de France : reliquaires, orfèvrerie, taille de la pierre, vitraux, ferronnerie, matériaux, etc…

La basilique n’est donc pas seulement un objet à conserver. Elle est elle-même un support de transmission de connaissances.

Reconstruire à partir des traces : la flèche comme enquête historique

La flèche et sa tour nord ont disparu. Qu’est-ce qui nous permet de les restituer aujourd’hui que les anciens n’avaient pas ?

La disparition de la flèche

La flèche et sa tour nord d’origine sont restées en place jusqu’à ce qu’elles soient touchées d’abord par la foudre en 1837, puis déstabilisée par de fortes tempêtes en 1842, puis en 1845. Elles furent démontées pierre par pierre par Viollet-le-Duc qui était alors en conflit avec François Debret qui l’avait restaurée.

Ce qui reste

François Debret se vit confier la restauration de la basilique en 1813 par Napoléon Ier. Après la foudre de 1837, il fit étayer la tour nord et entreprit quatre mois de travaux. Pour cela, il effectua le relevé et les plans des ouvrages.

De l’archive au modèle

Ces documents historiques et techniques qui nous parviennent aujourd’hui nous permettent de restituer la tour nord. À partir de ces dessins, la numérisation des quinze mille deux cent vingt-huit pierres à reproduire été effectuée pour aider à sa réalisation. Seules trois cents pierres d’origine subsistent aujourd’hui, constituant un échantillon utile à la compréhension de la taille de celles-ci : leur finition indiquant les outils qui ont été employés.

La provenance des matériaux est aussi une question qui est ici résolue. Comme pour les pierres en calcaire qui provenaient des carrières de Paris et surtout de Carrières-sur-Seine. Les sculptures anciennes des portails sont en liais, un calcaire lui aussi lutétien mais plus dur et plus fin.

L’enquête exposée aux visiteurs

Entrée du cinéma immersif. © France Chapron.

Aujourd’hui portée par l’association Suivez la flèche, la reconstruction de cette flèche est l’occasion de partager avec les visiteurs l’histoire du bâtiment mais aussi l’histoire des savoir-faire et les savoir-faire eux-mêmes, sous plusieurs médias dans un espace d’exposition : maquettes en bois, panneaux pédagogiques, cinéma submersif avec films d’animation de la maquette numérique, dessins de relevés de l’architecte Debret, etc.

Pour comprendre la flèche disparue, il ne suffit donc pas de regarder les documents subsistants. Il faut aussi comprendre comment une architecture est fabriquée.

Salle d’exposition. © France Chapron.

La Fabrique : rendre visible la fabrication du monument

Atelier des tailleurs de pierre. © France Chapron.

Le chantier comme lieu de connaissance

La recherche historique ne s’arrête pas au bureau ou aux archives. Elle se poursuit dans l’atelier, dans le choix des matériaux, dans la fabrication des pierres, dans les essais, dans les outils des artisans, dans les gestes (un atelier de ferronnier taillandier a été installé). Tout ce qui est habituellement caché derrière les palissades devient ici une partie de l’expérience du monument.

Sur le modèle de Guédelon, la grande innovation de cette Fabrique réside dans la mise en exhibition du chantier de la fabrication de la tour et de sa flèche : un stand pierre de taille avec les blocs bruts, les outils, les gabarits, un stand de taillanderie pour fabriquer les outils, grâce à une forge chauffée au charbon de bois, mais aussi l’utilisation d’outils numériques comme la modélisation numérique des pierres qui vont servir au remontage.

Le chantier devient lui-même un nouveau lieu de connaissance, un lieu où l’on rend visible la chaîne de production du monument. La reconstruction devient alors presque une opération d’enquête historique grandeur nature.

Chaque étape de cette production raconte quelque chose. Et surtout, le visiteur peut voir les étapes qui sont normalement invisibles.

Montrer la matière

Dans le processus de fabrication, le préalable est celui du travail de la matière, qui commence par sa provenance (carrières), sa sélection (bloc brut) puis sa préparation (tracé, gabarit) et enfin, sa taille et sa finition. La pierre n’est plus seulement un élément architectural : elle devient un objet pédagogique.

Montrer l’outil

Autant que l’objet de fabrication lui-même, la connaissance des outils permet aussi de comprendre les limites ou contraintes sur la matière, les inventions qui permettent de dater les savoir-faire, les conditions de travail liées à ces outils, leurs évolutions pour les améliorer et la fabrication des outils qui est encore une autre discipline et qui exige que les mains et la force de l’homme puissent travailler les matières.

Le visiteur comprend que derrière chaque élément du monument se trouve une chaîne de fabrication.

Montrer le temps

C’est à travers cette chaîne de fabrication que le visiteur est à même de comprendre le temps nécessaire à la fabrication, la répétition du geste, la force physique exigée, la précision à acquérir, l’apprentissage long et fastidieux dont la formation se faisait souvent de père en fils, la maturation du savoir-faire.

Le chantier permet de rendre perceptible une dimension que le monument achevé dissimule : le temps humain nécessaire à sa fabrication.

Du geste de l’artisan à l’histoire du monument

Mathieu Bonemaison, taillandier pour la Fabrique de la flèche. © France Chapron.

Les artisans comme détenteurs et transmetteurs

Ces ateliers-école in situ seront assurés par treize artisans et jeunes en formation. Ce chantier ne va donc pas seulement servir d’école de formation aux jeunes artisans mais aussi de lieu de pédagogie pour expliquer le choix de cette reconstruction comme des méthodes employées pour y parvenir et qui mènera peut-être à de futures vocations.

Le charbon de bois est au centre de la forge. Le taillandier vêtu de son tablier en cuir et de ses lunettes de protection en plastique transparent, vient vérifier que les braises sont à bonne température ; en tournant un bouton latéral, il s’assure que le débit d’air qui ranime le feu, est suffisant. Avec ses gants en cuir, il prend une pince et attrape le morceau de fer noir, le plonge dans les braises. Le fer commence à rougir, signe qu’il chauffe.

L’artisan observe sa couleur, le saisit, le retourne, jusqu’à ce que le fer rougeoie de manière uniforme et d’un beau rouge vif. À l’aide de sa pince, il le place sur l’enclume, le frappe avec une imposante masse très lourde, des étincelles jaillissent du choc et se projettent dans toutes les directions comme un feu d’artifice. Puis il retourne le fer et le frappe de nouveau. Le fer se met à perdre ses couleurs et redevient noir. L’artisan le mesure via un gabarit puis le remet sur les braises et recommence ainsi les mêmes gestes jusqu’à obtenir la parfaite forme, les parfaites dimensions.

Ces hommes sont aussi les garants de la transmission du geste de ces savoir-faire. Cette petite pièce qui servira d’attache aux pierres de l’édifice monumental, parle aussi de sa composition, de son extraction, de sa provenance. Cette fabrique montre aussi le temps et la force physique nécessaire à former une seule pièce, voire même des conditions de travail.
Le chantier se développe comme le prolongement de cette enquête et fait le pont entre le savoir-faire vivant avec ses exigences contemporaines (normes de sécurité, diminution des risques musculosquelettiques, confort, adaptations aux handicaps, etc.) et l’histoire.

Un geste apparemment minuscule permet de remonter jusqu’à l’histoire matérielle et architecturale du monument.

Le chantier comme école - Transmettre des savoir-faire, mais aussi une culture du patrimoine

Ces ateliers offrent une double destination : former ceux qui construisent et former ceux qui regardent.

Le jeune artisan n’apprend pas seulement “comment tailler une pierre”.

Il apprend pourquoi cette pierre a cette forme, où elle va, pourquoi elle est fabriquée ainsi, comment elle participe à l’architecture, quelle histoire technique elle porte.

Le chantier devient lui-même un objet patrimonial et la fabrication devient une partie de la visite du monument.

Faire naître de nouvelles vocations

Ce chantier offre la possibilité de découvrir les métiers des artisans du patrimoine, de voir les professions au quotidien, de comprendre le rapport concret à la matière par rapport aux dessins des architectes et donne la possibilité de susciter des vocations.

La Fabrique n’est donc plus seulement un espace de production. Elle devient un espace où se transmettent simultanément un métier, une histoire et une manière de regarder le patrimoine.

Un nouveau modèle de relation entre le public et le monument

Habituellement, le public voit uniquement le résultat mais, s’il n’a pas été initié, il ne peut que difficilement comprendre le monument.

Un monument terminé donne surtout à voir ses formes, ses décors, son architecture, son histoire, mais il ne montre pas les gestes, les outils, les matériaux bruts, les essais, les erreurs, le temps passé et les hommes qui ont rendu cela possible.

La Fabrique inverse cette logique car le public peut voir toutes les étapes aussi bien de conception que de réalisation : la matière avant sa transformation, l’outil, le geste, la fabrication, la formation, le modèle numérique, les discussions autour de la reconstruction.
La Fabrique devient ainsi un prolongement temporaire de la basilique.

Conclusion — Reconstruire pour transmettre

Restituer la flèche et sa tour nord permet de redonner à Saint-Denis une partie de son architecture disparue. Ce chantier permet aussi de comprendre le monument et son histoire par le biais de sa reconstruction.

Cette transmission est possible en faisant vivre les savoir-faire et en exposant cette connaissance aux professionnels comme au grand public.

La valeur de la Fabrique ne réside donc peut-être pas seulement dans la flèche qu’elle permettra de faire renaître, mais dans tout ce qu’elle rend visible pendant qu’elle la construit.

« Church is never just a church » Robert Oustertout

Cette fabrique innovante est dans la parfaite continuité du chantier de Guédelon et pourrait porter ses fruits au-delà de ce chantier et pour de nouveaux projets d’envergure. Il serait en effet difficile d’imaginer un tel investissement dans un chantier ordinaire. Mais la France a toujours su mettre de grands chantiers de restauration en action. À l’heure où les budgets des services publics sont en berne et où le mécénat permet de pallier les besoins de ces grands chantiers, ce modèle de transmission et d’exposition, qui offre en contrepartie une visibilité aux mécènes, pourrait devenir ainsi récurrent.

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